Il y a quelques années, de passage en Martinique, je séjournais dans une maison qui abritait une magnifique bibliothèque. En la parcourant, un ouvrage universitaire attira mon attention réunissant des thèses autour du thème des Marrons, les esclaves en fuite.

Cette lecture a changé ma façon de regarder les paysages des caraïbes. J’ai eu à partir de cet instant une impression étrange. J’ai senti qu’un message parvenait jusqu’à moi à travers les siècles : aucune force ne peut vaincre le désir d’être libre.

A une époque comme celle-ci, où il m’arrive de me sentir encerclé, presque enfermé par les armées de la marchandisation, dans un monde qui par certains aspects semble sous le contrôle des fabricants d’obéissance, ce message paraissait particulièrement pertinent.

C’était comme si j’essayais d’établir un dialogue avec eux.

Je me suis mis à leur recherche. Où étaient-ils ? Ils avaient fui les plantations, ils s’étaient enfoncés dans ce monde épais, tissé de lianes, fougères, tiges, troncs et feuillages et étaient devenus invisibles. Un temps plus tard surgiraient des villages, des
forteresses, des royaumes. Des rois et des reines naîtraient, des capitaines et des héroïnes capables de vaincre les armées de ceux qui les avaient considérés “naturellement” inférieurs.

Pendant mes promenades dans la forêt le poids de ces anciens souvenirs commença à prendre de plus en plus de place.

Je faisais beaucoup de photos pendant ces ballades, comme quelqu’un qui prend des notes mais sans véritable projet.

Quelque temps après, alors que j’étais en train de classer les images que j’avais prises sans savoir encore ce que j’allais en faire, je découvre tout d’un coup un signe. Une photo du ciel, à Bellefontaine, me le dit : nous voici .

Cette image, qui m’avait attendu pendant quatre ans, m’a fait comprendre.

Je me mis au travail.

Et c’est alors un autre souvenir qui revient de l’oubli. Pendant mes études à l’Ecole Panaméricaine d’Art en Argentine, Julio Ardiles Gray – un de nos professeurs – nous encourageait à interroger la réalité à travers l’enquête journalistique de notre entourage. Sa théorie, validée par son travail que j’admirais, voulait que n’importe quelle personne de notre environnement immédiat avait des histoires inté- ressantes à raconter, des histoires essentielles, révélatrices. Il nous démontrait que ce n’étaient pas seulement les gens “importants” qui avaient fait l’Histoire.

Alors un jour j’étais allé voir ma grand-mère et je lui avais demandé de me raconter un moment important de sa vie, de son enfance. Ma grand-mère était une personne secrète, très réservée qui ne parlait jamais d’elle-même. Comme je m’y attendais, elle a commencé par répondre qu’elle n’avait rien d’intéressant à proposer, mais j’insistai. Avec l’excuse d’un “devoir pour l’école” je réussis peu à peu à la convaincre. Elle s’est mise alors à me raconter quelque chose qu’elle n’avait jamais révélé à personne, ni à ses enfants, ni à ses maris. Lentement, mais d’une seule traite, elle m’a fait le récit de son arrivée en Amérique.

Son père, sa mère et elle-même qui avait alors neuf ans, sont arrivés au Brésil en provenance d’Espagne, attirés par des promesses de travail et prospérité, fuyant la misère et le manque d’avenir comme tant d’autres dans ces temps-là. Ils débarquèrent sur une terre d’espoir, pauvres, épuisés et confiants. Mais les trafiquants de main d’œuvre les attendaient sur le quai. La grand-mère, poursuivant son récit sans jamais dramatiser, me raconte qu’ils se retrouvèrent prisonniers d’un fazendeiro, vivant dans des baraques à bestiaux, travaillant du lever au coucher et payés avec des bons à échanger contre de la nourriture dans le magasin du patron. Des esclaves.

Un jour son père leur annonce que le soir même ils allaient quitter cet enfer. Et ils ont fui. Mais, raconte la grand-mère, le propriétaire a envoyé des gens à nos trousses. Des hommes de main. Quelques jours plus tard nous étions arrivés près de la frontière avec l’Argentine et le Paraguay, on était presque à l’abri.

Un soir, un garde les a rattrapés. Mon papa, raconte la grand-mère sans changer de ton, l’a tué. Au couteau. Sur le champ il donna l’ordre à sa femme et à sa fille de partir du côté de l’Argentine. Lui, dit-il, prendrait une autre direction pour tromper les poursuivants. On se retrouvera en Argentine, dit-il. On n’eut plus jamais aucune nouvelle de lui.

Celle-là, donc, est aussi mon histoire. Grâce à mon arrière grand- père, peut-être, je suis libre. Béni soit-il.

Max Ruiz, Paris, août 2008